Franck Thilliez : « Je suis une éponge, j’absorbe tout »

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INTERVIEW. Plus de cinq millions de romans vendus depuis ses débuts, des tirages qui frisent les 100 000 exemplaires, plusieurs films adaptés de ses livres, une série en préparation… Le nordiste Franck Thilliez, ingénieur de formation, règne discrètement sur l’univers du polar et du thriller français. Il tient même depuis quelques temps, une chronique, Le Coin du Crime, dans le quotidien Le Monde où il écrit sur ses coups de cœur. Alors que LUCA, son 18èmeroman (paru chez Fleuve Editions), a caracolé tout l’été en tête des ventes, ainsi que Le Manuscrit Inachevé(Pocket), il s’est prêté au jeu des questions/réponses. 

 

 

Quelles sont tes sources d’inspiration : la télé, la presse, les revues scientifiques… Es-tu du genre à dépiauter les faits divers à la recherche d’une bonne histoire ?

Franck Thilliez : Je suis une éponge, j’absorbe tout. C’est vrai que je lis beaucoup de faits divers, et je suis toujours étonné par la complexité de certains scénarios. Aucun auteur, même très doué, n’irait imaginer les ramifications de certaines histoires. Je pense à l’affaire Xavier Dupont de Ligonnès (un quintuple meurtre à Nantes toujours non élucidé), ou cette autre affaire, la tuerie de Chevaline (après un quadruple meurtre, une fillette a été retrouvée vivante sous les jambes de sa mère plusieurs heures après la tragédie). Quand je suis en période de recherche, tout ce qui me tombe sous la main peut m’inspirer. Après, quand j’écris, je me déconnecte. C’est un peu In/Out. Mais pas complétement. Quand j’écrivais la fin d’Atomka(publié en 2012) où il était question de l’explosion de Tchernobyl, l’on croyait tous qu’il était impossible qu’une telle catastrophe se reproduise, et il y a eu Fukushima au Japon. J’ai intégré ces données et modifié un peu mon histoire.

Justement, connais-tu toujours la fin de tes histoires ?

F. T. : Non. Je sais le pourquoi, l’objectif vers lequel je tends mais il m’arrive de me surprendre encore dans les dernières pages. Je me sens comme au volant d’une voiture la nuit dont les phares éclairent la route, je vois juste ce qu’il faut pour aller plus loin. Pour LUCA, je suis heureux d’avoir pu refermer de mon point de vue toutes les portes ouvertes. En tant que lecteur, je trouve que c’est important de ne pas laisser de question sans réponse. C’est la seule vraie règle que je me fixe. Je ne trouve rien de plus décevant que les vingt dernières pages d’un roman ou le dernier quart d’heure d’un film qui ne répondent pas aux promesses des débuts.

Pars-tu d’un fait, d’une image ou d’une idée comme celle du transhumanisme dans LUCA ?

F. T. : Ce peut être plusieurs choses. Pour LUCA, c’est exact que c’est cette notion de transhumanisme qui m’a aiguillée. De là, je me suis interrogé sur le monde dans lequel nous vivons, celui des réseaux, de l’hyperconnection. Et j’ai commencé à creuser, en m’intéressant aux déviances, aux anomalies. Le transhumanisme vise au départ à « améliorer » l’Homme mais quand on s’y intéresse, très vite, on tombe sur des questions autour de la technologie, de la génétique, des limites à franchir ou ne pas franchir… Souvent, mon point de départ est un sujet scientifique, comme pour Pandémia. Je le dois sans doute à ma formation d’ingénieur. Mais j’ai deux facettes. Il y a les romans qui sont des enquêtes policières, et puis les œuvres d’imagination pure, qui tournent autour de la terreur, de notre cerveau reptilien. Dans l’esprit de Stephen King que j’adore. En règle générale, je ne suis pas très polar engagé. Je vais plus vers les sensations brutes et brutales.

Quel autre métier aurais-tu aimé exercer ?

F. T. : Plus jeune, je rêvais d’être pilote de chasse, très influencé par un film comme Top Gun. D’ailleurs, j’attends la suite avec impatience (prévue en juillet 2020 au cinéma). La chance des écrivains et des romanciers, c’est de pouvoir côtoyer tous les métiers, du moins de s’en approcher. Je n’aurais pas aimé être flic mais pouvoir me glisser dans la peau de l’un d’eux, discuter, échanger, comprendre le travail de la police criminelle, ce que cela fait de découvrir un corps, ou me mettre à la place d’un légiste, c’est juste incroyable. C’est comme si je pouvais être dans l’émission Vis ma vieet en sortir quand je voulais. Par exemple, mon personnage de Franck Sharko (présent dans onze de ses romans) a une vie extrêmement compliquée, dure aussi, mais j’ai parfois envie d’être à sa place. Tout en ayant la chance de mener une vie « normale. » Pourtant, c’est moi qui lui ai donné vie. J’y ai donc mis sûrement un peu, beaucoup de moi. Sharko est parfois comme un fantôme qui me hante. Il m’arrive d’avoir l’impression de ressentir réellement ce qu’il ressent lui-même. Mais c’et la même chose du côté des lecteurs. Pour eux, Sharko et Lucie existent. Il arrive que sur les salons ou pendant des signatures, on me dise : « Mais laissez-les un peu tranquilles ! Il faut qu’ils aient une belle vie, maintenant ! » Un peu comme dans Miseryde Stephen King où une fan d’un romancier l’enlevait pour qu’il fasse revivre un de ses personnages.

Où en est le projet d’adaptation pour la télévision des aventures de Sharko ?

F. T. : Le Syndrome Eest prêt à passer sur le petit écran. C’est la société Escazal Films, à l’œuvre derrière Les Petits Meurtres d’Agatha Christie(diffusé sur France 2), qui est à la manœuvre. On cherche un diffuseur. J’ai bon espoir que cela débouche rapidement. Et mon roman Rêver(sans Sharko !) est adapté pour le cinéma par le réalisateur Antoine Blossier (Rémi sans famille).

Peu de gens le savent mais tu es aussi l’un des hommes derrière une série qui fonctionne bien sur France 2, Alex Hugo. Combien d’années ce flic interprété par Samuel Le Bihan va-t-il encore crapahuter dans les montagnes ?

F. T. : Tant que ça marche ! Trois nouveaux épisodes sont diffusés à la rentrée (le 28 août, les 4 et 11 septembre). Nous en avons écrit un avec Nico Takian qui a créé la série avec moi.

Verrais-tu Samuel Le Bihan dans la peau de Sharko ?

F. T. : Non. Trop gentil. Je parle de l’image dégagée. Sharko est plus noir. Je verrai bien quelqu’un comme Thierry Godard (Un Village Français, Engrenages) ou pourquoi pas, un acteur comme Josh Brolin (No Country For Old Men, Sicario).

Où écris-tu ? Toujours dans les hauteurs ?

F. T. : Oui, j’ai toujours mon grenier perché dans ma maison. J’avance bien dans cet endroit mais j’écris un peu partout, dans le train, en avion. J’emmène mon bureau avec moi, mon ordinateur.

Et que vois-tu autour de toi dans ce grenier ?

F. T. : C’est une sorte de cabinet des curiosités. Là, je reviens de Thaïlande et j’ai ramené un Predator, comme dans le film. Il y a aussi un alien, et des bocaux avec un bébé dragon, une poupée Chucky, un gant tiré de la saga de films d’horreur Freddy… Tous les symboles de ce qui m’agitaient quand j’étais adolescent. Côté ménage, c’est moi qui range mais je me fais parfois rappeler à l’ordre par ma femme.

Grâce à des lecteurs, tu t’es aperçu que dans plusieurs de tes romans revenait un cygne noir. As-tu trouvé le sens caché derrière ce symbole ?

F. T. : Pas vraiment. Maintenant, il m’arrive de l’intégrer de façon intentionnelle comme dans LUCA. Pour moi, j’y vois quelque chose autour de la gémellité, et de la mort. Je n’essaie pas d’en savoir plus.

 

Interview par Frédérick Rapilly (août 2019) 

 

 

 

 

 

 

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En tête des ventes avec LUCA et Le Manuscrit Inachevé, l’écrivain nordiste est aussi derrière le succès d’Alex Hugo sur France 2.

 

Connaissez-vous la fin de vos histoires ?

Je conduis dans la nuit. Mes phares éclairent la route, je vois ce qui se passe devant, et je devine la suite. Pour LUCA, un thriller très noir autour de l’omniprésence des réseaux sociaux, et du « transhumanisme », ces transformations physiques que certains s’infligent, j’ai ouvert plein de portes que je me suis appliqué à refermer dans les 20 dernières pages. Le lecteur doit s’y retrouver.

Quel autre métier auriez-vous aimé exercer ?

Plus jeune, je voulais être pilote de chasse. Top Gun, bien sûr ! Mais quand on écrit, on a la chance de s’incarner dans la peau de qui l’on veut. Je peux être policier, médecin légiste, journaliste… Et vivre leur vie sans aucun de leurs inconvénients.

Sharko, votre héros fétiche, un flic abîmé, va-t-il prendre vie à l’écran ?

Le premier épisode du Syndrome E (son 9èmeroman) est prêt. Ezcazal Films qui a lancé Les Petits Meurtres d’Agatha Christie (France 2) cherche activement un diffuseur.

Interview Frédérick Rapilly

  • LUCA (Fleuve Noir Edition), Le Manuscrit Inachevé (Pocket)
Franck Thilliez : « Je suis une éponge, j’absorbe tout »
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