Frédéric Paulin « Je relis de temps en temps La Guerre des Boutons. » (Quais du Polar 2019) 

INTERVIEW. Avec La Guerre est une ruse paru chez Agullo Noir, cet auteur breton réussit un impressionnant roman noir sur les relations troubles entre l’Algérie et la France dans les années 90, et décrit les prémisses de ce qui a débouché sur les attentats islamistes meurtriers en France durant cette dernière décennie. Qui est qui ? Qui joue quoi ? Qui prétend être qui ? Dans ce jeu trouble entre la DGSE, l’armée algérienne et les islamistes, les dés sont pipés d’emblée et les faux-semblants se mélangent. Une pépite ultra-noire d’un écrivain qui n’en est pas son coup d’essai. Décryptage. Frédéric Paulin est en dédicace les 29, 30 et 31 mars à Lyon pour Quais du Polar 2019, participe à plusieurs rencontres, et vient d'être récompensé par le prix des lecteurs Quais du Polar - 20 Minutes 2019. La suite de La Guerre est une ruse, Prémices de la Chute vient de paraître...

 

Qu'est-ce qui te viens en tête si tu fermes les yeux, et que tu penses à ton premier souvenir de lecture ? Quelle scène surgit ?

Le premier souvenir de lecture ? Si je suis honnête, je crois que le premier bouquin que j'ai lu seul, c'est Oui-Oui et le gendarme… Voilà mon premier souvenir de lecture. Alors, bon, il faudrait en parler avec un psychanalyste : est-ce que c'est pour ça que j'en suis venu à écrire du polar ? Mais franchement, le premier livre qui m'a marqué, c'est plutôt La Guerre des boutons de Pergaud. Lebrac, le leader des Longevernes, et l'Aztec des Guès, celui des Velrans sont des chefs de gangs et ils sont entourés de personnages secondaires très intéressants et qui doutent de la justesse de leur lutte. Je relis encore ce livre de temps en temps.

Etais-tu apprécié comme élève par tes profs de français ? Est-ce que tu te souviens de tes notes au bac, écrit et oral ?

J'ai été un élève tout juste moyen, et souvent un mauvais élève. Mes profs ne me détestaient pas mais j'étais plutôt un élément perturbateur qui se retrouvait chez le dirlo ou le proviseur plus souvent qu'à son tour. Mais le dirlo et le proviseur m'aimaient bien, je crois. Enfin, l'école, ce n'était pas trop mon truc. J'ai passé deux fois mon bac et je l'ai eu de justesse la seconde fois. Mais en Français, je m'en suis tiré avec un 16/20 sur le dernier chapitre de Jacques le Fataliste. Et évidemment, j'avais fait l'impasse sur Diderot dans mes révisions. Perdu pour perdu, j'y suis allé à fond, sans stress et j'ai vraiment accroché avec le prof qui m'a fait passer l'oral. A l'écrit, j'ai eu un magnifique 10/20.

As-tu le souvenir précis de la première histoire que tu aies écrite ?

Le premier truc que j'ai vraiment écrit en dehors des rédactions à l'école, ce sont des bande-dessinées. Le premier métier que j'ai voulu faire, c'est dessinateur de bande-dessinées. Je m'en sortais plutôt bien, mes profs, mes potes, mes parents disaient que je dessinais bien. Et puis, en seconde je suis tombé sur un mec qui savait dessiner… 

Et la première histoire publiée ?

La première chose publiée, c'est un roman, La Grande Déglingue, en 2009. La guerre 14-18, les tranchées puis à l'arrière, les marchands de canon, les salopards qui s'en sortent, les petits qui se font avoir sur toute la ligne.

Adolescent, étais-tu du genre à raconter des histoires aux autres ou plutôt à écouter celles que l'on te racontait ?

Petit, j'étais plutôt turbulent, je racontais pas mal d'histoires. Mais j'écoutais aussi. J'ai eu un oncle qui, lui, racontait des trucs incroyables : il était directeur d'une agence bancaire, je crois, et vivait non loin de Saint-Étienne et avec son accent et son sens de l'humour, il me faisait marrer comme personne. Je crois que c'est lui qui m'a fait comprendre que raconter des histoires, c'était quelque chose de nécessaire, un truc que j'aimerais faire.

As-tu un livre référence dont tu recommandes la lecture ou que tu donnes aux amis ?

James Adley Chase, Pas d'Orchidée pour Miss Blandish et Dino Buzzati, Le désert des Tartares.

As-tu des auteurs de référence ? Et si oui, qui et pourquoi ?

Céline parce que Le Voyage au bout de la nuit est un de mes livres préférés. Je ne répéterais jamais assez que Céline, bah, immense écrivain mais affreux personnage. James Ellroy pour à peu près tous ses livres ; Don Winslow pour La Griffe du chien. Mais aussi Simenon et Manchette. Mes références varient selon le moment, en fait.

Où écris-tu ? A quoi ressembles ton environnement de romancier ?

J'ai bureau dans un grenier, chez moi. J'arrive à y être peinard. C'est un peu sombre, un peu le bazar en ce moment, je dois avouer. Mais ça, ça n’intéresse personne : c'est le bouquin qui en sort qui doit être clair.

As-tu des rituels ? Des trucs que tu as besoin de mettre en place pour (bien) écrire, des objets dont tu t'entoures ?

Non. D'ailleurs, dans la vie, je n'ai pas de rituel. J'ai l'impression que les rituels sont un peu les premiers signes de la folie. Ou d'une norme sociale, ce qui est un peu la même chose pour moi.

A quoi ressemble ta table/ton bureau d'écriture ?

Des notes, des bouquins, un ordinateur qui a dix ans, dont l'écran fonctionne mal, mais que je n'arrive pas à remplacer.

Autour de toi, peux-tu me décrire ce que tu vois ?

Des bouquins, un fusil, des guitares sur des canapés, un narguilé turc. Pas mal de photos aussi : des photos de mes fils, quatre photomatons de ma compagne et de moi, une photo de L'armée des Ombres de Melville sur laquelle est inscrit l'incipit final «  Et le 13 février 1944, Philippe Gerbier décida, cette fois-là, de ne pas courir », et une photo de Noam Chomsky et Howard Zinn dans les locaux des Black Panthers.

As-tu une fenêtre ? Ecris-tu devant ? Ou face à un mur ?

J'écris face aux étagères devant mon bureau mais à travers desquelles on peut voir une fenêtre.

Comment débutes-tu l'écriture d'un livre ? As-tu une ou des images qui te viennent en tête ?

J'ai plutôt un personnage en tête, le héros.

D'où viennent tes histoires ?

Sans doute d'une névrose profonde, ou d'une imagination débordante. Plus sûrement de l'envie de dire quelque chose, dans mon cas de donner à lire la complexité du monde.

Pour La Guerre est une ruse, ton dernier roman paru chez Agullo Noir, comment as-tu procédé ?

La Guerre est une ruse sera en trois tomes (même si de lecture quand même autonome) et remontera une trentaine d'années qui ont abouti aux attentats de Charlie Hebdo, de l'Hyper Cacher de Vincennes et du 13 novembre 2015. Lorsque ces attentats ont eu lieu, beaucoup de monde ne comprenait pas vraiment d'où venaient ces types qui tuaient des gens à l'aveugle et se tuaient ensuite. L'idée, à travers ce livre, c'est d'expliquer d'où ils viennent, comment on en est arrivés là, en fait. 

Pour décrire les paysages, les lieux, t'es-tu rendu sur place ? Te les as-on raconté ? Ou imaginé ?

Non, je ne suis pas allé en Algérie. En France, par contre, les lieux que je décris, je les connais. Donc, pour l'Algérie je me documente beaucoup. Il y a un truc qui facilite pas mal le boulot des écrivains, c'est Internet. Mais je lis aussi d'autres livres, des essais, la presse, je bosse quoi.

Comment mets-tu en place tes personnages ? Fais-tu des fiches ? T'inspires-tu de gens que tu connais ou de photos découpés dans la presse ?

Je ne fais pas vraiment de plan, pas vraiment de fiche pour les personnages. J'ai toujours cette sensation qu'au bout d'une cinquantaine de pages, les personnages deviennent réels et que c'est eux qui mènent l'histoire.

Pourrais-tu faire autre chose que du polar/roman noir, ou est-ce la forme que te convient le mieux pour raconter des histoires ?

Moi, j'écris du roman noir parce que c'est la forme qui permet un critique socio-politique. Mais c'est pas moi qui ai commencé, hein ! Ce sont les mecs qui planquent leur fric en Suisse, ceux qui ferment des usines pour faire des bénéfices, ceux qui font des guerres pour maximiser les profits d'une multinationales du pétrole, ceux qui racontent l'Histoire pour en faire un roman national mensonger, ceux qui racontent des conneries à longueur de journée pour se faire réélire à la prochain élection. Eux, et tous leurs copains. Moi, sinon, je serais resté tranquille au fond de la classe, au chaud contre le radiateur…

C'est quoi ta définition de la littérature (si tu en as une ?) ? Et d'un bon livre ?

La littérature, ce sont des mots qui ont un sens, qui donnent un sens à la vie parfois. Un bon livre, c'est  suffisamment de mots qui ont un sens, les uns à la suite des autres.

Est-ce que tes livres pourraient se prolonger à l'écran ? As-tu été jamais approché par le cinéma ou la télévision ?

On me dit souvent (comme on le dit à beaucoup d'auteurs) que j'écris des romans très cinématographiques. Je prends ça comme un compliment. Et oui, les droits de certains de mes romans ont déjà été rachetés par des sociétés de prod (comme beaucoup de polars). Jusqu'ici ça n'a pas débouché sur une adaptation. Mais, bon, il faut quand même reconnaître que beaucoup d'excellents livres ont donné d'excellents navets au cinéma. L'adaptation n'est pas un but lorsque j'écris : je ne suis pas scénariste et mon truc, à moi, c'est d'essayer d'écrire les meilleurs romans possible.

Propos recueillis via mail par Frédérick Rapilly (septembre 2018)

Frédéric Paulin « Je relis de temps en temps La Guerre des Boutons. » (Quais du Polar 2019) 
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