Selma Dabbagh « J’ai commencé par tenir des journaux intimes… »

 

INTERVIEW. Ancienne avocate spécialiste des Droits de l’homme, fille d’un réfugié palestinien, Selma Dabbagh est l’auteure de Gaza dans la peau publié en 2018 aux Editions de l’Aube Noir. Distingué deux ans de suite par The Guardian comme l’un des livres de l’année 2011, puis 2012, ce roman noir oppressant et très original met en scène plusieurs personnages (Rashid, Iman, Sabri…) coincés sur cette étroite bande de terre, face à leur destin. Depuis Londres, après que je l’aie rencontrée à Quais du Polar 2018, Selma a répondu à mes questions, même les plus bizarres… Elle vient en dédicace en France du 29 juin au 2 juillet à Frontignan pour le festival du roman noir, puis plus tard, à à Toulouse du 11 au 14 octobre au festival Polars du sud.

 

(1èrepartie de l’interview)

 

 

Où écrivez-vous ? Et pouvez-vous me décrire l’endroit, ce que vous voyez par la fenêtre… si vous en avez une !

Je vis dans un bloc d’appartements de style années vingt dans le nord de Londres où selon la rumeur aurait aussi vécu l’écrivain Elias Canetti (prix Nobel de littérature en 1981, auteur notamment de Auto-da-fé et Masse et Puissance). Quand j’ai lu ses mémoires, Party in the Blitz (paru en France sous le titre Les Années Anglaises), je le visualisais en train de faire l’amour avec Iris Murdoch (auteure de Under the net) dans mon salon alors que Londres était à son époque, dans les années quarante, une ville crasseuse et glaciale. Je me souviens qu’elle lui avait demandé de faire semblant d’être un pirate. Je travaille dans mon appartement où j’ai aussi installé mon bureau que j’adore. Il est peint dans des tons vert et gris. Il est très sombre. La fenêtre donne sur une échelle d’incendie comme on peut en voir à New York. De l’autre côté vit mon voisin et ami, un français, éditeur et traducteur. En ce moment, il y a des travaux de maintenance. Il y a donc des échafaudages et le bruit des ouvriers qui tapent sur les murs et discutent de sujets aussi divers que leurs physiothérapeutes ou d’emmener leurs petites amies à Margate au bord de la mer pour l’été.

 

Avant de vous mettre à écrire, avez-vous des rituels dont vous ne pouvez pas vous passez ?

J’essaie pendant la semaine de me lever entre 6 et 7 h du matin, de boire un jus de pamplemousse, de faire du sport pendant une heure, de me doucher, de m’habiller, de prendre un thé au petit-déjeuner, d’emmener ma fille à l’école, et d’être devant mon bureau avec un café noir autour de 9 h. Si j’essaie d’écrire, je coupe le wifi sur mon ordinateur et je laisse mon portable dans la cuisine. Et les après-midis et les soirées, je m’occupe de tâches administratives, ou je lis mes mails…

 

Quand écrivez-vous alors vraiment ?

Le matin. Si je suis lancée, je déborde l’après-midi mais je m’arrête souvent au déjeuner. Je peux corriger, travailler un plan et ajouter des détails après, mais jamais ébaucher de nouvelles scènes ou me laisser happer par les appels de nouveaux personnages.

 

Enfant, pensiez-vous un jour écrire des livres ?

Absolument. Après avoir voulu gérer le tapis roulant à l’aéroport, c’est la première carrière que j’ai voulu avoir. Quand j’avais 8 ans, j’ai écrit à la maison d’édition Penguin Books pour leur dire que je voulais devenir écrivain plus tard et que je voulais que ce soit eux qui me publient. Ils ont été assez gentils pour me répondre, alors que je vivais au Koweït à l’époque. Je n’ai jamais été publiée chez eux mais un jour, cela pourrait arriver.

 

Comment avez-vous commencé ? 

Cela m’a pris des années pour pouvoir dire que j’étais écrivain. Cela me semblait si lourd et un peu prétentieux, comme de porter une perruque quand on est juge (comme c’est l’usage en Grande Bretagne) pour signifier que c’est son job. J’ai écrit des histoires plus jeunes mais le plus souvent, je tenais des journaux intimes que j’ai parfois gardés. C’est horrible de les lire. Je dois avouer que je n’ai pas le talent d’Anaïs Non ou de Samuel Pepys, mais tenir un journal intime, c’est un peu comme pour l’entraînement des footballeurs. Cela les aide quand ils jouent un match. Ces journaux intimes m’ont permis d’identifier mes émotions et d’essayer d’aller au bout de ce qu’elles me font ressentir. Ils servent de substituts à des sessions de thérapies et ils gardent la trace de ce que je fais dans ma vie, ce qui n’est déjà pas si mal quand on sait à quel point notre mémoire n’est pas fiable. Un jour, j’ai montré un texte dans une compétition d’écriture dans mon université dans le nord de l’Angleterre. Je ne faisais pas d’études littéraires alors je l’ai envoyée de façon anonyme. C’était un texte en mode absurde parce que j’avais vécu en France et beaucoup lu Jean Cocteau et Boris Vian. J’ai appris plus tard par des amis d’amis que le principal intérêt du jury était de découvrir qui était l’auteur, plutôt que ce que signifiait ce texte. La personne qui dirigeait le groupe de lecture, un homme qui ne portait jamais de chaussures, même pendant les tempêtes de neige en hiver et qui parlait en latin à son enfant, était catégorique. Le texte avait été écrit par un homme. « Aucune femme, avait-il énoncé, n’utiliserait le mot : éjaculer. »

 

A l’école, aviez-vous des facilités pour écrire ?

J’étais dans un établissement international au Koweït. Les élèves venaient de 120 pays différents, et beaucoup sont allés ensuite à Oxford, Cambridge ou dans les universités de l’Ivy League aux Etats-Unis (Princeton, Yale…). L’école avait de bons résultats, en partie en raison du nombre d’élèves palestiniens et égyptiens, qui devaient s’y distinguer pour survivre. Mais on était dans un processus industriel et les classes étaient surchargées (36 élèves par cours). Je ne me souviens pas que l’on ne m’ait jamais un jour demandé d’exprimer mon opinion. J’avais une amie allemande, Christine Pohlman, qui m’encourageait à écrire. Elle aimait la façon amusante dont je décrivais les choses et les histoires que je lui racontais.

 

Avez-vous en tête le premier livre qui vous ait marquée ?

Tonnerre, entends mon cri de Mildred D Taylor. C’est l’histoire d’une famille noire américaine vivant dans le sud pendant La Grande Dépression des années 30. J’avais été choquée. Je me souviens que je n’arrivais pas à me le sortir de la tête pendant des jours. J’avais 10 ans et j’ai écrit dans mon journal ce que j’avais ressenti. Malgré que mon père ait été un réfugié, expulsé par la force de Jaffa en 1948, je trouve encore cela dur à croire que le monde ait pu être aussi brutal.

 

 

Quand vous écrivez, écoutez-vous de la musique ?

Non, cela me distrait. Je pourrai éventuellement écouter du classique ou du jazz à faible volume, mais rien avec des paroles. J’ai des acouphènes depuis que j’ai passé 30 ans, ce qui signifie que je ne suis jamais dans un silence complet et que j’ai besoin d’avoir du bruit en arrière-plan. En particulier, quand je vais dormir, mais à Londres où je vis, c’est rare d’avoir trop de calme. Et le son des voitures qui passent dans les rues me berce.

 

Alors, en mettez-vous avant d’écrire pour vous mettre dans un état particulier ?

Oui, ça m’arrive. Si j’écris quelque chose situé dans les années 30, je me mets de la musique de cette époque quand je travaille sur mon plan ou je regarde des films. Une fois, on m’a demandé une playlist qui accompagnerait la lecture de Gaza dans la peau. C’était assez amusant et intéressant… Voilà le lien.

 

www.largeheartedboy.com/blog/archive/2012/08/book_notes_selm.html

 

 

La suite à venir… Bientôt !

 

Propos recueillis et traduits par Frédérick Rapilly (mai/juin 2018)

 

 

 

Selma Dabbagh  « J’ai commencé par tenir des journaux intimes… »
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