Karin Slaughter  / Noir est sa couleur… « Avec mon nom, j’ai bien fait de ne pas me lancer dans l’écriture de livres romantiques… »

 

 

Karin Slaughter / Noir est sa couleur…

« Avec mon nom, j’ai bien fait de ne pas me lancer dans l’écriture de livres romantiques… »

 

INTERVIEW. Casque blond, yeux bleus perçants, Karin Slaughter vit à Atlanta, dans l’Etat de Georgie où elle est née en 1971. Celle dont le nom de famille pourrait se traduite, au choix, par « Massacre », « Boucherie », « Tuerie », ne fait pas dans la dentelle dans ses romans comme elle s’en amuse elle-même (voir la fin de cette interview). Auteur de 29 romans, et de quelques nouvelles, elle vient de publier quelques mois après Angie, Une Fille Modèle, un thriller psychologique qui décortique les rouages de la justice américaine. Elle sera présente à l’édition 2018 de Quais du Polar à Lyon les 6,7 et 8 avril en dédicace. Par mail, elle a longuement répondu (avec pas mal d’humour) à mes questions (parfois) un peu tordues.

 

Dans vos souvenirs d’enfant ou d’adolescente, quel est le premier livre qui vous ait touché ? Et pourquoi ? Vous souvenez-vous d’une scène en particulier ?

Le premier livre dont je suis tombée amoureuse, mais vraiment amoureuse, était un bouquin de science fiction. C’est étrange parce qu’il y avait beaucoup d’autres choses que j’appréciais comme Nancy Drew (un personnage féminin créé en 1930, héroïne jeunesse d’une série de livres policiers qui ont donné lieu à des séries télé et un film) et Encyclopedia Brown (une autre collection de livres pour enfant avec un gamin enquêteur), comme beaucoup d’autres enfants. Mais j’ai lu ce livre nommé The Forever Formula (de Frank Bonham, a priori inédit en français) où il était question de projeter son cerveau dans le corps d’une personne plus jeune. Maintenant j’en comprends tout l’intérêt (j’aimerais être équipée de nouveaux genoux, par exemple !) mais quand j’étais enfant, je pensais que c’était une idée terrible. C’était tellement loin de ma vie habituelle. Je pense que c’est vraiment l’effet qu’ont les livres sur les gens, et c’est pour cela que cela a tellement de valeur. Les livres vous apprennent à vous évader de votre quotidien et aussi à augmenter le champ de vos pensées. C’est l’une des choses que j’apprécie lorsque je voyage et que je viens dans différents pays, tout le monde dit toujours : « Est-ce que vos lecteurs sont très différents aux Etats-Unis, ou en France, de ceux des Pays-Bas ou du Portugal ? » Et je réponds toujours qu’ils ne sont pas différents les uns des autres. Ils aiment les bonnes histoires, et c’est ce qui les rapproche et les unit.

 

Avez-vous été élevée dans une famille où on vous racontait des histoires ?

Quand j’étais enfant, à chaque fois que nous partions en vacances, nous allions sur the Redneck Riviera (le nom donné aux Etats-Unis à la bande ouest de la Floride longeant l’Alabama). Le voyage était toujours épuisant. Mon père ne voulait pas allumer la radio parce qu’il disait que cela nous faisait consommer trop d’essence, alors sa façon de nous divertir (et j’imagine de ne pas s’arrêter d’un coup, mettre des cailloux dans ses poches et marcher jusque dans l’océan pour s’y perdre) était de nous raconter des histoires. Il croyait fermement au pouvoir d’avertissement des contes, donc la plupart de ces récits tournaient autour d’une petite fille qui laissait ouverte la porte du réfrigérateur et mourait, ou d’une autre petite fille qui parlait trop et perdait son pied au cours d’un mystérieux accident du à cette particularité. J’adorais écouter mon père raconter ces histoires car elle me téléportait d’un coup de la banquette arrière inconfortable de la voiture (« De l’air conditionné ? » « Pas question ! Trop d’essence dépensée ! ») dans le monde magique de Cet Autre Endroit Qui N’est Pas Un Véhicule Piège-à-Rat. Tout à coup, ce n’était plus si grave si ma peau ressemblait à de la vase en décomposition ou si j’avais perdu l’équivalent de la moitié de mon poids en sueur. Je n’avais plus envie de tuer mes sœurs (à l’intérieur de la voiture) et je me sentais transportée dans un endroit charmant, venté où la vie était plus douce, connu sous le nom de L’Histoire. Et mon père était plein d’histoires : des vieilles tantes avec des bouches de lapins qui criait leurs numéros de bingo, des oncles unijambistes qui participaient à des concours de danse… Il nous faisait rire pendant des heures.

 

J’ai lu que vous auriez écrit votre première histoire à l’âge de 6 ans, et que votre père l’avait conservée…

J’ai l’une des deux seules copies qui existent encore : The Boom Diddy Kitty (en gros, Le Gros Chat Complètement Fou). C’est l’histoire d’un chat qui aidait un gamin pas très populaire. Les chats sont étonnants, non ?

 

Comment étiez-vous enfant ? Aimiez-vous lire ?

Comme la plupart des auteurs, j’ai d’abord été lecteur. Enfant, la bibliothèque était mon endroit préféré parce que c’était calme, et que je pouvais y lire tranquille (mes sœurs plus âgées faisaient beaucoup de bruit !). Quand j’étais encore à la maternelle, j’ai écrit deux ou trois trucs, surtout à propos de mes sœurs à qui il arrivait des bricoles après avoir été méchante avec moi. Et quand j’ai eu 6 ans, j’ai écrit et dessiné la petite histoire mentionnée plus haut, The Boom Diddy Kitty. Je suis assez fière de mon premier essai. Pas mal ! N’est-ce pas ?

 

Où écrivez-vous ? Pourriez-vous me décrire cet espace ?

Quand je suis prête à écrire une histoire, je prends ma voiture et je pars à deux heures d’Atlanta en direction des Blue Ridge Mountains où j’ai une cabane que mon père m’a construite. J’aimerai pouvoir vous dire que j’ai un emploi du temps très cadré quand je travaille, mais en vérité je me lève le matin, je commence à écrire, et j’arrête quand je ne vois plus rien ou que je n’ai plus d’idées. Parfois, je peux faire ça 12 ou 16 heures d’affilée (avec des petites siestes) et d’autre fois, ça ne dure que 4 heures (avec encore plus de siestes), mais je me sens toujours mieux à l’isolement. Mon père habite un peu plus haut sur la route. Il m’arrive d’ouvrir ma porte d’entrée le matin et de voir qu’il m’a laissée un peu de soupe ou du pain de maïs pour être sur que je pense à manger. Je ne comprends pas comment certains font pour écrire dans un coffee shop, ou pire encore, être au milieu d’un chapitre et s’arrêter d’un coup. Je suppose que cela fait partie de mes obsessions et de mon caractère compulsif. Je suis complétement incapable de ne pas finir quelque chose que j’ai commencée.

 

Avez-vous des rituels avant, pendant ou après écrire ? Par exemple, écouter de la musique, boire du café ou un whiskey ?

Je ne peux pas écouter de la musique ou regarder la télé. J’ai besoin d’un silence complet. Mais avant de m’asseoir, et de commencer à écrire, je mets toujours un peu de country music. Quelques-unes de mes meilleures histoires viennent de Dolly Parton (le nom d’une célèbre chanteuse de country, ndla).

 

Vous êtes plutôt un écrivain de la nuit ou du matin ?

Ma routine est liée au matin. Je me lève, et j’écris jusqu’à ce que j’en puisse plus, là je vais me coucher ou je regarde des trucs débiles à la télé. Puis, je me réveille et j’écris à nouveau. La plupart de mes livres sont faits dans cette cabane perdue dans les montagnes. Je suis loin de tout et je suis comme dans un cocon. Je passe plusieurs semaines comme cela à écrire, puis je prends de longs breaks, et je recommence.

 

Considérez-vous que vos personnages soient comme des extensions de vous ?

Ils ont tous quelques-unes de mes caractéristiques, en particulier dans Pretty Girls (publié en France en 2016) et dans le dernier, Une Fille Modèle. Ce sont deux livres sur des sœurs et je suis la plus jeune dans une famille de trois filles. Mais même Will Trent (qui apparaît dans dix de ses livres et nouvelles) me ressemble, par exemple, il adore les voitures. Comme moi. Et Sara Linton (pédiatre et médecin légiste dans plusieurs autres romans) utilise un ordinateur Mac. Comme la plupart des mes intrigues se déroulent en Georgie, j’utilise ce que je connais, les endroits que j’ai visités pour injecter un peu d’authenticité dans mes livres.

 

Un écrivain comme Ken Follet déchire des photos d’acteurs dans des magazines et les colle aux murs pour ce faire une idée de l’aspect de ses personnages. Et vous ? Comment procédez-vous ? Est-ce que vous utilisez des amis ou des gens rencontrés tous les jours pour créer et écrire ?

Ha, ha, ha… Hé Ken, tu ne pourrais pas les inventer ? Je fais de nombreux concours sur ma page Facebook et quand je demande aux fans d’imaginer le casting de la version cinéma de mes livres, je suis toujours surprise (et souvent dans le bon sens) du résultat. Les personnages sont toujours (ou presque) très différents de ce que j’avais en tête. Je ne me sers pas de gens rencontrés dans ma vie pour imaginer l’aspect de mes personnages mais j’ai une idée très précise de ce à quoi ils ressemblent quand j’écris.

 

Vous mettez-vous dans la peau d’un journaliste pour faire vos recherches et rendre vos histoires plus crédibles ? Ou faîtes-vous simplement confiance à votre imagination ?

Depuis que j’ai écrit la série autour de Will Trent, j’en sais un peu plus sur comment les flics, les juges et les avocats réfléchissent à propos du crime et de leurs auteurs, mais au début, j’étais très inquiète sur la façon dont j’allais résoudre ce puzzle et me mettre dans la peau d’un avocat de la défense. Dans beaucoup de cas, ils savent que leur client est coupable, ou qu’il a fait quelque chose de répréhensible, mais leur job est de faire qu’il s’en tire avec la punition la plus faible possible. C’est à l’opposé de la façon dont je pense et dont la plupart des gens pensent, du moins c’est ce que j’imagine. Il a fallu que je rencontre un couple d’avocats pour que j’aie le déclic et que je comprenne comment ils opéraient. Une femme s’occupait souvent d’affaires de mineurs, et elle me disait que son boulot était de s’assurer que le procureur ne chargerait pas son client au-delà de ce qui était nécessaire. Elle m’a racontée qu’elle voyait son boulot comme un moyen de s’assurer que le « jeu » était joué correctement, et selon les règles. Cela a été important pour moi, parce que tout a pris tout sens. Vous avez un gamin qui fait le con (comme tous les gamins), et il vole ou frappe un autre gamin, et le fait est que, sans un avocat pour s’occuper de lui, il pourrait passer un très sale moment. On dit que si vous n’êtes pas un vrai criminel en entrant en prison, vous en êtes forcément un en sortant. Cette conversation m’a permis de me projeter dans la tête de Charlie (Quinn, avocate et héroïne d’Une Fille Modèle) parce qu’elle fait partie de ce genre de personne, une avocate dans tous les sens du terme. Elle n’aime pas jouer ce jeu, mais elle en connaît les règles, et elle sait que ce qu’elle pourra obtenir fera la différence pour un gamin, celle d’avoir une chance de grandir, de se marier, d’avoir des enfants, d’avoir une bonne vie. Ou d’atterrir en prison, devenir accro aux drogues, développer des compétences quasi animales pour survivre, et ensuite être relâché dans un monde avec une personnalité totalement différente, et avec très très peu d’options. J’ai aussi discuté avec un autre juriste super cool, ici à Atlanta (où vit Karin Slaughter, ndla), qui est connu pour représenter des athlètes qui se retrouvent soudain du mauvais côté de la Loi, pour des histoires de drogues, de violences sexuelles, voire de meurtres. Je lui ai posé la question que je pose à tous : « Que faîtes-vous quand vous tirez d’affaire quelqu’un pour un crime, et qu’il refait ensuite la même chose. » Des femmes avec qui j’en avais parlées m’avaient répondues que cela leur était arrivé, et que cela les réveillait encore la nuit. Le gars super cool m’a dit lui : « Laissez-moi vous poser une question. Comment savez-vous qu’il était coupable du premier crime, et comment savez-vous qu’il est coupable de ce nouveau crime ? » Il avait absolument raison, mais c’est pour cela aussi que les gens détestent les avocats. Jusqu’à ce qu’ils en aient besoin.

 

Si vos histoires étaient adaptées pour la télé ou le cinéma, qui voudriez-vous pour incarner vos personnages ?

C’est très dur de vous répondre. Il y a tellement de bons acteurs et actrices de nos jours. Pour moi, les personnages seront toujours ceux que je verrais dans ma tête. Je pense que la télé ou le cinéma sont des adaptations de mon travail, pas des transpositions directes, donc à moins qu’on ne trouve quelqu’un de complétement fou, je n’ai pas de problème avec ça.

 

Votre nom, Slaughter (Massacre, en anglais), est particulier. Est-ce votre vrai nom ?

Je suppose que c’est une bonne chose que je ne me sois pas lancée dans l’écriture de livres romantiques. C’est mon vrai nom, et j’ai payé le prix fort quand j’étais enfant. J’ai été impitoyablement embêtée à l’école primaire jusqu’au collège. Là, il y avait des trucs plus importants à régler. Quand j’ai été publiée pour la première fois, je ne comprenais pourquoi on me demandait sans cesse si c’était mon vrai nom. Je ne faisais pas la connexion. C’était mon nom. Voilà. Et un jour où j’étais à Londres, dans le métro à Picadilly, et que j’étais sur un escalator montant vers la sortie, j’ai vu ce panneau immense avec cette inscription « SLAUGHTER » et je me suis dit : « Ce n’est pas de très bon augure »… Et puis, en me rapprochant, j’ai vu en tout petit : « Karin. » Et là, je me suis dit : « Ok, d’accord… »

 

Propos recueillis par Frédérick Rapilly, avril 2018

 

 

 

 

 

 

 

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